L'historien et économiste, Jacques Marseille livre ici une somme impressionnante, couvrant plus de deux siècles, qui montre à quel point notre vision subjective de la richesse s'écarte de la réalité.
Les Français sont riches, ils se croient pauvres ; leur niveau de vie monte, ils sont persuadés qu'il baisse ; ils vivent dans une société de moins en moins inégalitaire, ils pensent qu'elle l'est de plus en plus... Infatigable redresseur d'idées reçues, l'historien et économiste Jacques Marseille livre ici une somme impressionnante, couvrant plus de deux siècles, qui montre à quel point notre vision subjective de la richesse s'écarte de la réalité. La démonstration s'appuie sur de solides données chiffrées, agréablement complétées par des récits de destins individuels et des plongées dans les livres de comptes de nos grands-parents. Depuis l'année où Guizot lançait son " Enrichissez-vous " (1843), le revenu des Français, par tête et en euros constants, a été multiplié par 15, soit une hausse annuelle moyenne de 1,6 % - et cette progression s'est poursuivie dans les années récentes. Le mouvement n'a pas été uniforme : forte croissance sous le Second Empire jusqu'en 1865, stagnation jusqu'au début des années 1890, nouvelle hausse vigoureuse jusqu'en 1925 (malgré la guerre)... Les Trente Glorieuses n'ont été, vues dans la longue durée, que le rattrapage de la dépression des années 1930. La tendance a presque constamment été ascendante, mais les Français, avec la même constance, ont eu le sentiment que " c'était mieux avant " : à l'époque où Zola publiait " L'Assommoir ", les monographies de Frédéric Le Play montraient des employés de chemin de fer travaillant dur (de neuf à douze heures par jour), mais vivant très décemment et s'habillent presque comme des bourgeois... Les patrimoines aussi ont sensiblement augmenté, quoique de façon plus irrégulière. Leurs " trente glorieuses " ont été les années 1975-2008, en raison de la hausse de la Bourse et de l'immobilier.
Deux idées maîtresses
Aujourd'hui - ou du moins jusqu'à la veille de la crise -, les Français sont parmi les plus riches du monde, avec un patrimoine moyen par tête de 144.000 euros, inférieur à celui des Japonais, mais supérieur à celui des Anglais, des Américains et des Allemands. Un signe supplémentaire est le recul de la pauvreté : la proportion de ménages percevant moins de 60 % du revenu médian est passée, en France, de 12 % en 1970 à 6,3 % en 2006, alors qu'elle est de 12 % en Suède, de 13 % en Allemagne, de 19 % au Royaume-Uni.
Cette perspective historique est animée par deux idées maîtresses. La première est que, dans les périodes de forte croissance, les inégalités se creusent, mais en même temps l'ensemble des revenus progresse plus vite, tandis que le chômage et la pauvreté reculent : or nous préférons, implicitement, une " médiocrité égalitaire " à un enrichissement général au cours duquel le peloton de la richesse s'étire. La deuxième idée est que l'inflation est à la fois un adjuvant nécessaire de la croissance, un stimulant social et un moyen de résoudre les problèmes d'endettement : l'aventure monétaire de John Law, dit l'auteur, a sauvé la monarchie, comme celle des assignats a sauvé la Révolution - et quelques pages mordantes sont consacrées à l'austérité monétaire de la BCE.
En fin d'ouvrage, Jacques Marseille propose une refonte " sociale-libérale " de notre système fiscal et redistributif, fondée sur un impôt sur le revenu à taux uniforme (" flat tax ") et une allocation universelle remplaçant l'ensemble des prestations sociales. A vrai dire, cette vision, qui s'avoue utopique, repose sur des bases moins solides que le reste du livre. On peut aussi douter que l'inflation, dont l'auteur souhaite le retour, soit compatible avec la mondialisation financière, qui ne tarde pas à punir les pays laxistes par un durcissement des conditions de crédit.
Source : Les Echos